La redécouverte de la peinture de Jürg Kreienbühl laisse pantois, jetant non seulement une lumière vive sur une œuvre importante et totalement occultée, mais renversant considérablement la perspective sur un art qu'on croyait bien connaître, celui des années 60 et 70. Pour aussi "politique" qu'il puisse être en effet, léger et Pop, accusateur pour la Figuration Narrative, ou néo-marxiste comme Support(s)/Surface(s), l'art contemporain reste celui d'un terrible embourgeoisement. Ainsi, dès 1962 les situationnistes durent acter la scission entre "artistes" et "révolutionnaires". Pour eux, en effet, le "soulèvement" restait inséparable de ses causes et de ses conséquences, ainsi qu'en atteste l'ouvrage fondateur, publié dès 1966, considérant "la misère" "sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier".
Parfaitement contemporain, Jürg Kreienbühl est, peut-être, le seul à avoir proposé pareil tour de force dans le champ de l'art. En effet, il ne se contente pas de "dénoncer" le "cauchemar climatisé" des "trente glorieuses" en l'illustrant, mais il en expose le "contre-champ". Il en renvoie ainsi à l'arrière-plan la "réalité" la plus ostensible et admise, la Défense, le CNIT, les HLM (dont les fameuses "tours Aillaud"), focalisant l'attention sur ce qui est ordinairement dissimulé, tas de gravats ou d'ordures, travailleurs immigrés ou cimetières. Dans de plus intimistes portraits, c'est l'alcool ou la drogue, déjà, qui constituent cette fois un hors-champ.
Né à Bâle en 1932, Kreienbühl arrive à Paris en 1955. Comme tous les jeunes réellement désargentés, il est expulsé de ce "ventre de Paris" qui ne nourrit plus que les possédants, et erre dans ces banlieues si proches et si lointaines, à Colombes, Argenteuil, Sartrouville, Gennevilliers, ultimes refuges de ceux que la ville-lumière rejette mais à ses marges, car elle en a pourtant besoin pour briller : ces "Gitans, Algériens, Portugais, Polonais, Français, chiens, chats et rats" cohabitent donc dans cette "Cour des miracles" qu'il peint en 1959. Car Kreienbühl, plus qu'un peintre réaliste, est réellement un peintre, sans jugement ni complaisance, artiste parmi tous les autres artisans de ces faubourgs interlopes, ni pire ni meilleur que ce "Forgeron" (1977), contraint au seuil de son existence à réparer des ouvre-boîtes, faute de chevaux à ferrer, ce "trimard" ("L'abri en carton", 1970) négociant chaque jour quelques rebuts contre de quoi "acheter son litre de rouge, son pain et ses cigarettes", tandis que le bulldozer repousse chaque jour un peu plus son gagne-pain et son abri de fortune, ou encore "Carmen la danseuse", l'ancienne strip-teaseuse qui biberonne et, passé 16h, a "du mal à décoller de son escalier".
Tous ces marginaux ne sont pas les "modèles" de Kreienbühl, pas plus que les bidonvilles de Nanterre ou d'ailleurs ne sont ses "décors" ; ils forment son monde, le monde de ceux que l'embourgeoisement ne guette pas, qu'il se refuse à eux, ou qu'ils se refusent à lui. Car le monde de Kreienbühl est aussi, pour une très large part, celui des Gitans, et des Algériens, particulièrement "invisibles" en ces années des "événements". Vivant dans une bicoque en planches, peignant dans un bus sans roues, ou dans une roulotte immobilisée, pour Kreienbühl "l'artiste, la toile et le public forment de par leur destin une seule unité". Ainsi, son premier "marchand" ne fut autre que le propriétaire du café-tabac-PMU de Carrières-sur-Seine, où la moitié du village, cosmopolite, se réunissait, les soirs de "vernissage", chacun se sentant libre de donner son point de vue : l'art et la vie, alors, vraiment, ne faisaient plus qu'un.
