Il n'était pas évident de rapprocher l'œuvre de Gilles Aillaud (1928-2005), l'un des représentants de la Nouvelle Figuration, peintre mais aussi homme de théâtre, et celle de Jürg Kreienbühl (1932-2007), formé à l'ornithologie en Suisse, puis installé dans les bidonvilles des environs de Paris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C'est l'idée originale et très séduisante qu'a eue Stéphane Corréard à l'occasion d'une carte blanche que Gabrielle Maubrie lui a offerte dans sa galerie.
Le musée des beaux-arts de Rennes vient justement, cet hiver, de montrer une rétrospective de Gilles Aillaud, dont on avait revu le travail dans l'exposition de groupe Deadline au musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2010, et dont on aimerait aussi voir une véritable rétrospective dans une institution parisienne. L'année dernière, l'espace Dix291, créé par deux artistes - Bernard Crespin et Myriam Bucquoit - dans le 11e arrondissement de Paris, avait permis de redécouvrir le travail trop peu connu de Jürg Kreienbühl.
Sans qu'ils ne se soient jamais rencontrés, les deux hommes entretiennent une étonnante proximité, plus encore d'esprit que de forme. Ils ont certes dessiné, gravé et peint les cages de la ménagerie du Jardin des Plantes et les salles du Muséum d'histoire naturelle - jusqu'à s'y faire enfermer une nuit, dit-on, dans le cas de Jürg Kreienbühl. Des dessins du Museum sont entre autres l'objet de la magnifique première salle de cette exposition intitulée Quelques êtres vivants dans leurs environnements quotidiens. Mais la proximité entre ces deux peintres ne tient pas seulement à leurs motifs. Aux scènes de zoo, à l'enfermement des animaux peints par Gilles Aillaud, répondent les terrains vagues de Jürg Kreienbühl, balayés au contraire par tous les vents, mais dégageant paradoxalement le même sentiment de solitude et de déréliction, avec ces Gitans, ces Algériens et ces Portugais à côté de leurs roulottes, qui regardent droit devant eux, les yeux remplis de leur passé lointain. La même atmosphère terreuse émane de leurs tableaux qui sont souvent baignés aussi de climats bleutés, de la couleur du rêve et de l'espoir d'une impossible échappée. Respectueuses de leurs sujets, ces toiles sont d'une grande pudeur. Presque le même mot, le zoo et la "zone" se chevauchent d'une œuvre à l'autre. Étonnant clin d'œil, dans l'arrière-plan de l'une des lithographies de Kreienbühl, derrière un spectaculaire tas de détritus et de gravats comme il a l'habitude d'en peindre, on devine les "Tours Nuages", construites à Nanterre entre 1974 et 1978 par Émile Aillaud, le père de Gilles. On retrouve aujourd'hui, chez beaucoup de jeunes artistes, un même intérêt pour l'histoire naturelle, pour l'expressivité et le mystère du monde animal, pour les non-lieux désertés et menacés d'une destruction complète. Cela donne à ces deux peintres une très grande actualité.
