Jürg Kreienbühl

La peinture à l'estomac
Stéphane Corréard, Les Arts dessinés, 1 Janvier 2021
Jeune peintre bâlois, Jürg Kreienbühl est arrivé en France en 1955. Pendant vingt ans, ses sujets exclusifs ont été les bidonvilles de la banlieue parisienne et leurs habitants, au milieu desquels il vivait. Morbide et boulimique, il a exploré tous les territoires du dessin, surtout les plus noirs.

 

La redécouverte récente de l'art de Jürg Kreienbühl (1932-2007) a produit l'effet d'un coup à l'estomac. Oui, c'est une "peinture à l'estomac", pour paraphraser le titre du pamphlet de Julien Gracq, paru en 1950.

 

Pendant des années, le peintre suisse n'aura été qu'une silhouette dans l'histoire de l'art. Mais une silhouette croquée par Jacques Tardi dans La Débauche, en 1999, et Didier Daeninckx dans L'Affanchie du périphérique, en 2009, dialoguant avec Daniel Pennac - dans le film de Julie Gavras Daniel Pennac, voici des mots en 2002 - ou encore citée comme référence, au côté de Mœbius, par l'architecte Jean-Paul Jungmann, lors d'un échange avec le critique Hans-Ulrich Obrist, en 2001. 

 

Utopies urbaines, pulps hard-boiled et bande dessinée, avec Kreienbühl pas de doute ! On est du côté du roman noir, et même du néo-polar à la française post-Nestor Burma, défini en 1993 par le maître du genre, Jean-Patrick Manchette : "Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes, mais qui essaie de donner un portrait de la société."

 

Décharges, déchets, pourritures, décompositions, charognes, monstres dans du formol, carcasses, ruines, bidonvilles, espaces abandonnés, banlieues tristes, marginaux, alcooliques, pollution, cimetières, arbres morts, crânes, poissons crevés en masse dans le Rhin, Luna Parks glauques et désertés, statues brisées…, le portrait de la société que dresse Jürg Kreienbühl, dès sa sortie de l'adolescence, représente une véritable Cour des Miracles. Mais il la dépeint avec une exactitude et une empathie désespérées, loin des légendes romantico-médiévales à la Victor Hugo ou à la Eugène Sue.

 

Pas zazou pour un sou !

 

Paris dans les années 1950, pourtant, demeurait bien ce grand "mystère" qui attirait les jeunes artistes du monde entier, dont ce boursier bâlois à peine sorti de l'école, pétri de conscience sociale et d'ambitions réalistes. Mais en 1955, à Saint-Germain-des-Prés, c'est l'art abstrait au kilomètre que les gogos s'arrachent, du tachisme, du paysagisme abstrait en veux-tu en voilà. La jeunesse dorée s'épuise en danses plus ou moins existentialistes au Tabou. La Renault 6CV du peintre Yves Corbassière, couverte d'un damier jaune et noir, déborde de pimpantes jeunes filles du monde en robes new-look, poursuivies par une cohorte de zazous surexcités.

 

Jürg Kreienbühl, c'est peu de le dire, tombe de haut. Quatre ans plus tôt seulement, il a abandonné ses études de biologie pour s'inscrire aux Beaux-Arts. Très vite, ses sujets se sont cristallisés : arbres cassés, litanies des clôtures de bois qui protègent les alignements de maisons ouvrières, cimetières, amoncellements de détritus, cadavres d'animaux en décomposition - "Je réussis lentement à maîtriser les sujets qui m'obsédaient. J'avais peint un rat crevé, dont on pouvait distinguer les poils et la vermine grouillant dans la gueule ouverte", se remémore-t-il en 1971. Bref, tout un univers morbide, plus le quotidien de ces "petites gens" dont il se sentira toujours si proche, à des milliards de kilomètres de cette insouciance germanopratine qu'il se prend en plein visage, comme un mur à pleine vitesse.

 

L'explorateur des marges

 

Peu importe car, comme le raconte son premier collectionneur, le chaudronnier et écrivain anarchiste Georg K. Glaser, "Kreienbühl n'était pas venu à Paris pour peindre, comme tant d'autres, Notre-Dame et les coins pittoresques des vieilles rues. Il était bouleversé par les évolutions de notre temps qui marquaient la banlieue et était décidé à se faire le témoin de cette transformation due à la technique, qui laissait apparaître les coulisses de la frénésie productive où s'accumulaient les déchets qu'on avait du mal à cacher."

 

En effet, si Kreienbühl rejette cette société vénale et artificielle autant qu'il en est repoussé, il décide d'en explorer résolument les marges. Sur sa bicyclette, il part à la découverte des banlieues à la fois si proches et si lointaines. Colombes, Argenteuil, Sartrouville, Gennevilliers, puis Bezons, où il finit par s'installer, au cœur d'un bidonville, dans la carcasse d'un autobus Air France.

 

C'est là précisément, en 1959, qu'il peint ce qui pourrait être son tableau-manifeste, La Cour des Miracles. Œuvre à propos de laquelle il précise, avec ce mélange de lucidité froide et de sollicitude qui caractérise aussi son art : "Ici, j'ai vécu durant quatre ans. Un grand terrain privé, alimenté par un seul robinet d'eau, était loué en parcelles avec l'électricité pour les personnes qui la désiraient. Le patron, surnommé l'Auvergnat, faisait la loi. Il était avare. Tous les jours, il contrôlait son compteur électrique. Si la roue marquant la consommation tournait trop vite (à son avis !), il coupait un à un, et sans prévenir, les fils électriques qui alimentaient nos misérables
baraques. À nous de les rafistoler… Cela se produisait tous les mois, surtout en hiver ! Combien de fois, le soir, nous mangions à la lumière d'une bougie. Une société cosmopolite s'était constituée dans cette sorte de grande cour où étaient entassés Gitans, Algériens, Portugais,
Polonais, Français, chiens, chats et rats. J'ai peint ce tableau à travers la fenêtre de mon autobus hors d'usage, qui me servait d'appartement et d'atelier."

 

Le peintre de la zone

 

S'ensuivent près de vingt années d'une peinture aux qualités chirurgicales, dressant sur le vif un portrait extraordinairement fouillé de ces ultimes refuges réservés à ceux que la Ville Lumière rejette dans son ombre, à la périphérie.

 

Tout y est, en un raccourci saisissant, l'urbanisme, l'architecture, les intérieurs, les habitants, la vie quotidienne, les menus, les loisirs, le moindre objet… Tout un écosystème entièrement parallèle à celui du dessus : le monde souterrain des parias. D'une précision extrême, jamais angélique, toujours à hauteur d'homme, cette peinture est parvenue alors à ce point, théorisée par Jürg Kreienbühl lui-même, où "l'artiste, la toile et le public forment, de par leur destin, une seule unité". En effet, son premier "marchand" n'était alors autre que le propriétaire du café-tabac-PMU de Carrières-sur-Seine, Le Visconti, sur les murs duquel ses tableaux étaient de temps à autre réunis. La moitié du village, cosmopolite et fauchée, s'y retrouvait, les soirs de "vernissage", chacun se sentant de plus en plus libre de donner son point de vue, à mesure que se vidaient les verres.

 

Vivant, peignant et exposant dans ces banlieues, Kreienbühl a réalisé son œuvre in vivo. Grand graveur et dessinateur, il attaquait généralement ses grandes compositions peintes sans croquis préalables. Mais s'il était obsédé par la mort, la disparition, la dégradation et le rejet, Kreienbühl était aussi un personnage truculent, bretteur et boulimique, qui aimait à cuisiner des couscous monumentaux et réunir ses amis, dont de nombreux Gitans, puis, musicien, improviser avec eux toute la nuit. 

 

Pareil pour le dessin, plus encore que pour la peinture, d'ailleurs. L'artiste ne dédaigne aucun format, aucune technique. Avec la mine de plomb, il peut être incisif ou gras, voire pratiquer l'estompe, et même le monotype. Certains dessins minuscules se résument à quelques notes sur le motif ; d'autres sont minutieux et achevés comme des tableaux. Parfois, il recourt à l'encre ou à l'aquarelle, parfois encore au fusain ou au pastel. Il grave aussi, directement, en virtuose, dessine et tire ses propres lithographies, en en multipliant les états. La diversité de sa pratique graphique donne le tournis. Une constante, cependant, demeure : Jürg Kreienbühl ne dessine que ce qu'il voit et, même mieux, ce qu'il vit. Son art réfractaire et assoiffé d'absolu se retrouve tout entier dans cet aveu : "Je ne pouvais admettre qu'un cercle déplacé d'un millimètre de plus, à gauche ou à droite, sur une toile, où tout n'était dû qu'au hasard, puisse avoir une importance capitale. Je ne ressentis que plus tard la nécessité d'une précision infiniment plus subtile, lorsque je peignis une bouche qui avait aimé et souffert."

 

Aujourd'hui, enfin, les tableaux de Jürg Kreienbühl ont droit de cité sur les cimaises des musées : au centre Pompidou, au musée des Beaux-Arts de Rennes et, bientôt, au musée de l'Immigration, à Paris.