Son œuvre époustouflant s'inspire de la vie de la cité. À travers l'organdi, tissu en fibre de coton très fin, ferme et transparent, elle traduit la réalité et la fragilité de l'être, pris dans les rets de la vie urbaine. Elle a l'esprit d'une anthropologue et des doigts de fée.
Ses natures mortes, une paire de baskets, un sac à main (Madame De), ou un Mac-Do, paraissent s'évanouir dans l'espace. Ses portraits sont des archétypes urbains : Eddy de Cergy le danseur de hip-hop, la Rappeuse, la Lolita aux piercings, la Jeune Fille au MP3. Surpris entre la présence et l'absence. Elle a aussi fait poser Jean-Paul Gaultier, le couturier qui a haussé les rayures populaires des marins au statut de haute couture. La rue murmure son humanité, sa beauté et sa mélancolie. Dans les années Sida, Angélique crée aussi un virus aux bras pointus (Virus HIV). Visionnaire, elle ose ce que personne avant elle n'a osé faire : un CRS immaculé.
L'ordre et le théâtre
Personnages ambigus, corps instrumentalisés au service de l'État, les CRS exercent un métier hybride, entre policier et soldat. Dans les gares ou dans les rues, ils se promènent en groupe. Lors des émeutes, ils forment un cordon infranchissable. Leur pistolet, leur bouclier, leur matraque donnent froid dans le dos, leur mot d'ordre aussi : obéir ! "Ils disparaitront", disent certains membres de la police. Une haine culturelle entoure ce personnage, au statut ambigu. Face aux CRS, des sentiments contradictoires s'entremêlent.
Angélique présente un CRS seul, debout, puissant, merveilleux, transparent, magnifique d'apparence et d'apparat, immaculé et jeune. Sa présence apollinienne interfère dans la dialectique de l'ordre et du désordre comme une syncope dans la pensée démocratique. L'artiste semble argumenter comme Lysistrata dans la pièce éponyme d'Aristophane, écrite quatre siècles avant notre ère : l'héroïne y cherche, à travers la métaphore de son métier à tisser, le moyen de faire cesser la haine : "Comment donc serez-vous capables d'apaiser tant de désordre et d'y mettre fin ?", demande le commissaire du peuple aux Athéniennes. Lysistrata la meneuse répond : "Tu sais nos écheveaux, quand ils sont embrouillés ? Nous prenons le fil par ce bout-ci, nous le dégageons, fuseau par-ci fuseau par-la : c'est comme ça que nous dénouerons cette guerre…"
Fragile carapace
Pendant quatre ans, comme une prêtresse toute de blanc vêtue et tout en douceur, avec une indicible patience, et une immense souffrance, Angélique a érigé entre les fils, les tissus et les coutures, son CRS. Ses gestes rappellent les Athéniennes tissant le péplum, symbole de paix entre les cités. Il n'y a que dans l'art et dans les prières que la vérité répond au mythe et que le mythe résonne dans l'histoire. Transformée en mémoire vivante, selon les lois de la beauté et de l'harmonie, elle a entouré son CRS de magie. Au bout de ses doigts gantés, cet ange haï des rues réapparait transfigure, apprêté. ferme et fragile, telle la fraise blanche d'un souverain.
On voit à travers, mais on ne voit ni son coeur ni son âme. Ainsi nous restons une fois de plus à la surface des choses de l'uniforme, du corps, sans pour autant nier la profondeur derrière la fragile carapace. La sublime apparence de cette sculpture utopique, absolument visible, absolument transparente, est travaillée et brodée au corps. La réputation agressive du personnage réel se perd dans la mémoire visionnaire de l'artiste. En nouant son histoire aux fils de l'histoire et en donnant à voir jusqu'à la plus petite pièce de l'équipement, l'artiste s'engage politiquement. Elle a créé un sublime ex-voto : L'Ange blanc.
