Visions

Mikaël Faujour, Artension, 1 Novembre 2018

Si Jürg Kreienbühl fut un "peintre de la vie moderne", ce n'est aucunement dans le sens de Charles Baudelaire. Ce n'est pas le beau moderne qu'il recherchait ; c'est la morbide laideur du monde saccagé qu'il chroniquait. Aujourd'hui que nous souffrons des conséquences de la logique même des Trente Glorieuses, son œuvre, qui connaît ces dernières années une réévaluation, a l'allure d'une prophétie oubliée.

 

La Centrale nucléaire de Gravelines ; Paysage industriel avec raffinerie et tonneaux ; Pollution pétrolière ; Le Bidonville sous la neige ; Le Chantier de La Défense, Les H.L.M. : quelques titres qui circonscrivent l'univers de Jürg Kreienbühl (1932-2007), dont les toiles disent tout l'hybris d'une société abîmée dans la course au "toujours plus". Or, s'il peint le monde industriel en son essor, ce n'est pas à la façon - froide, formaliste, détachée - d'un Charles Sheeler. Kreienbühl ne peint pas, pour paraphraser Jean Ferrat, "pour passer le temps", mais pour témoigner de ce que personne ou presque ne veut voir : toute l'obscénité destructive d'une société qui croit et l'amoncellement sans fin des déjections industrielles.

 

Ayant installé son atelier dans une roulotte des bidonvilles de Paris, il chronique l'avènement de cette déité - la "modernité" - à laquelle aujourd'hui encore le clergé politico-économique adresse encore ses incantations superstitieuses. Près d'un siècle après les Baigneurs de Georges Seurat, il montre une banlieue-dépotoir, où plus rien ne subsiste des lieux bucoliques où folâtraient les ouvriers : sous des ciels bardés de nuages, terrains vagues et rivières dégueulent détritus, pétrole et mousse toxique, et un charivari de bidons d'huile crevés de rouille et de conserves. Un monde qui n'est que le revers sans gloire du Progrès et de la Croissance, des mythes rendus à leur vérité de ravage, à leur logique de mort et de dévastation, qui est l'essence même du capitalisme.

 

Il y a dans cet art du George Grosz - moins grandiloquent et dramatique -, avec qui il partage aussi le mépris pour les avant-gardes, parce que trop sensible au réel, trop fraternel aux misérables pour s'adonner à la gugusserie formaliste. Dans les années 1960, tandis que
l'enthousiasme accompagne les vacuités du pop art étasunien et les enfantillages du nouveau réalisme, Kreienbühl dresse le procès-verbal de la folie civilisationnelle qui amusait les uns et les autres. Eux dansaient, lui regardait la mort en face. À l'image de ses natures mortes où, parmi les sacs poubelle crevés, emballages plastiques et toute la bimbeloterie du tout-jetable, se trouvait un os animal, un oiseau clamecé.

 

Jürg Kreienbühl, au fond, prolonge la noble tradition, profondément démocratique et civique, d'une peinture de commentaire social. Celle du réalisme social et de la Nouvelle Objectivité allemande, écartés, même écrasés - pour des motifs politiques et idéologiques largement cir-
conscrits et connus - par la marche des avant-gardes. Jusque dans ses nombreux portraits, remarquables et sans fausseté, il règne toute l'empathie de celui qui vit parmi les vaincus du monstre Progrès, les brisés, les marneurs immigrés et leurs baraques de fortune.