Demiak

Mikaël Faujour, Camera, 1 Décembre 2018

Comme une série de clichés rongés par les ans, The Big Blow (2013), du Néerlandais Maarten Demmink, dit Demiak, ressemble à une collection d'images de désastres historiques. Ouragan, inondation, séisme: chaque veduta, de tout petit format, présente un paysage urbain détruit, dans le calme morbide et sidéré de l'après-cataclysme. Le traitement, surtout, étonne : la peinture "imite de vieilles photos" - tachées, moisies ou trouées d'humidité, pliées, griffées et jaunies presque jusqu'à effacement. "La photographie crée une distance et l'illusion d'authenticité, explique l'artiste. Une peinture est considérée comme subjective et une photo comme objective : je voulais renverser cela", explique l'artiste.

 

Nitta Yuma Mississippi 1927, Zeeland 1953, Punjab Pakistan 2010 : si les titres paraissent de documents d'archives, Demiak ne "témoigne" pas mais crée un "hors-le-temps". Inspirées d'images historiques (peinture, gravure et principalement photographie), les récentes catastrophes sont peintes comme des photographies ruinées et patinées par des décennies d'oubli, tout comme d'autres qui, elles, ont eu lieu bien avant la première héliographie : raz-de-marée de la Sainte-Elisabeth de Dordrecht (1421) et tremblement de terre de Lisbonne (1755). "Le grain, la couleur et la résolution disent beaucoup de la période à laquelle une photographie a été prise, mais je voulais abolir cela, de sorte que chaque désastre ait une importance égale à l'autre. Il y a, en effet, tant d'information que nous tendons à oublier ce qui a eu lieu sitôt qu'advient quelque chose de plus grave."

 

Au lieu du regard passif, usé par le déferlement perpétuel qui égalise tout dans l'indifférence, la peinture exige une lenteur qui contraste avec le temps de la technique et de l'information. La contemplation revendique un temps de la pensée. En imitant le cliché jauni, Demiak produit un même effet d'étrangeté que celui qui saisit en trouvant au grenier ceux d'un aïeul oublié dont on ne sait rien : ce sentiment de faire face à de l'insaisissable, à la béance de l'oubli. Mais cet insaisissable ni cet oubli ne sont plus situés dans un passé lointain : ils frappent incontinent tout ce qui advient.

 

Demiak met alors en évidence le devenir de sociétés saturées d'images et d'informations, qui n'ont plus le temps de hiérarchiser ni d'assimiler et donc de se constituer une mémoire. Il parle de ce devenir-étranger-à-soi-même de tous et de chacun. Et d'un monde - le nôtre - où la catastrophe d'il y a trois ans est aussi lointaine à l'esprit que celle d'il y a trois siècles. Tragédie d'un monde technicien œuvrant a la dépossession et à l'abolition de la mémoire, à perdre le sens de l'épaisseur du temps.