Ce qui frappe en parcourant les oeuvres du Pop Art étasunien, c'est la vacuité d'images qui ne comportent intrinsèquement pas la charge accusatrice que trop de critiques et historiens leur ont conféré. Leur neutralité objective, qu'accentue l'absence de pictorialité, abolit la possibilité même d'une accusation, les réduisant à n'être qu'une reproduction décontextualisée d'images de la propagande publicitaire, d'objets de consommation de masse, de la culture de masse (BD, cinéma, vedettariat...) et de médias de masse (tabloids et presse, cinéma...). Amputées de leur contexte historique, elles n'ont plus rien à nous dire et nous parient moins que des sculptures cycladiques ou mayas, plus lointaines pourtant.
A l'inverse, s'il y a bien une décontextualisation dans l'art de Maria Dávila Guerra - celle, en l'espèce, d'images de film des années 1960, photos d'une famille anonyme des années 1940 à 1960 -, il y entre cette humanité qui est le propre d'un travail de l'esprit par la médiation de la main. A partir du même prémice que le Pop Art (la reproduction d'une image reproductible), l'artiste andalouse va au-delà d'un protocole bêtement intellectuel et de cette boursouflure conceptuelle qui entoure l'art médiocre. Ses "images d'images" dépassent leur sujet ou l'affirmation de leur statut de copie, parce que leur pictorialité (effets de matière, marques du travail de la main...) en épaissit l'étrangeté, donne à s'émouvoir, à (se) penser, à se souvenir - à faire l'expérience de l'être.
Souvent concentrées sur la figure humaine, ses peintures montrent des instants, comme ces flashes soudains remontés de l'enfance et qui frappent la mémoire ; comme des traumatismes enfouis. Scènes de balançoire ou de cour de récréation, moments familiaux, conversation, partie de campagne : extraites de leur contexte (la privacité de photos familiales, le récit narratif d'un film). elles acquièrent une autre vie. Le personnage de cinema devient un individu, un alter ego ; les personnes réelles, des personnages. Des gestes désinvoltes se chargent de mélancolie: un jeu codifié d'acteur, artificiel, se transmue en la fixation peinte du désarroi, de la mélancolie, de la peur.
Par l'artificialité même de la peinture, par des oeuvres aux personnages fantomatiques, Maria Dávila Guerra donne confusément à comprendre toute l'étrange théâtralité de la vie sociale, tout le mystère inexplicable que constitue l'Autre, la distance infranchissable. les jeux de masque. Car l'homme, cet animal social comme le qualifia Aristote, ne peut se soustraire à cette fatalité qui faisait écrire au poète hongrois Attila József : "C'est en vain que tu plonges ton visage en toi-même / Tu ne pourras jamais le laver que dans l'autre."
