Lorsqu'il évoque ses peintures présentées à la galerie RX, Stéphane Belzère suggère qu'il s'agit d'une histoire de bocal, histoire commencée en 1995, date à laquelle il entreprend l'exploration du Muséum d'histoire naturelle, envisagé comme un espace propice au développement de son activité artistique qu'il pense en terme de déplacement.
Déplacement entre Paris et Berlin, les lieux où il travaille, déplacement entre ce que son regard croise, entre les Cours et les Tunnels de 1992-1994, les Bocaux anatomiques (1996) et les Bocaux alimentaires (1996). Déplacement qui, en donnant en permanence une direction nouvelle à son œuvre, en constitue par là-même l'histoire.
Histoire de bocal, histoire de peinture qu'il prend en charge parce qu'histoire toujours à faire et à refaire. Histoire qui, pour se faire, doit savoir mettre l'histoire à distance. L'espace du Muséum d'histoire naturelle lui est apparu comme une immense réserve de formes et de couleurs - "Picasso en bocal", dit-il - lesquelles, n'appartenant pas à l'histoire de la peinture, lui permettent de se situer dans un rapport non historiciste à celle-ci.
Histoire de bocal, histoire de temps. Stéphane Belzère a consacré, dans un premier temps, de longues heures, au point d'être "presque comme dans un bocal soi-même", à l'observation quasi scientifique de la collection de bocaux contenant des fragments anatomiques, notamment des organes génitaux de mammifères. Collection, rayonnage, rectangle du tableau, autant de glissements qui s'opèrent et qui aboutissent à une série de toiles aux formats horizontaux sur lesquels sont peints "des cylindres verticaux de verre" disposés les uns à côté des autres sur des étagères. La saturation de l'espace rend compte de son désir de saisie complète de l'objet de son étude, désir qu'il exprime clairement: "Je veux représenter ce que je vois, directement"; c'est-a-dire sans illustration, sans narration, sans recherche d'effets. Démarche qui ne vise pas une forme de réalisme, mais qui interroge la nature même de l'image picturale et pose la question de la visibilité.
La série de peintures exposée à la galerie RX traduit, en effet, l'expérience de la dimension énigmatique du visible. L'espace pictural se concentre sur le contenu des bocaux et oblige notre regard à s'immobiliser sur des restes dérisoires de corps morts, des fragments d'anatomie, des organes que la conservation dans le formol a dilatés et dont la matière picturale achève la transmutation. Affrontement de ce qui terrifie, répulsion et beauté mêlées devant cette chair sans substance qui semble flotter. Malgré la transparence du verre du bocal, le visible s'enveloppe d'opacité. Malgré la précision du trait, le rendu des détails, il est impossible de nommer ce que l'on voit : un agrégat de formes difformes qui envahissent la surface et que le jeu avec l'échelle et le format rend encore plus inquiétantes. Plus leur présence s'étale à la surface, plus elles se retranchent dans la profondeur du plan. Les couleurs, malgré leur douceur, ont la froideur de la mort. Et c'est l'absence de parole dans le face-à-face avec cette chair inerte.
Ces peintures ne constitue-t-elles pas une forme contemporaine de memento mori qui fait entrer en fusion une histoire de bocal et une histoire de peinture pour "retracer le chemin de cette chair" observée au Muséum d'histoire naturelle, de toute chair ?
