Stéphane Belzère. Pour motif

Entretien avec Éric Darragon et Alin Avila
area revue)s(, 1 Mars 2005

Peintre Stéphane Belzère a besoin d'avoir près de lui ses motifs. aussi, le plus simple est-il de les collectionner.

 

J'ai commencé mes premières peintures à partir d'une collection de plâtres antiques. Lorsque les critères esthétiques ont changé, ils ont été mis au rebut dans les caves de l'École. L'aspect de rebut m'intéressait plus que toute nostalgie.

 

[A.A.] Comment, Éric Darragon, le regard change-t-il, par rapport à ces objets ?

 

[E.D.] C'est assez difficile à expliquer, mais la collection est d'une certaine manière un regard déjà attiré par la différence, le changement et la distance. La collection la mieux connue est la collection d'antiques qui commence à la Renaissance. Donc il y a déjà l'idée de se projeter à la fois dans le temps mais aussi dans une dimension de représentation, fondée sur cette distance et cette renaissance. A partir de là, ce que vous avez vu, vous, c'est une collection qui est aussi liée à ça, parce qu'elle a vocation pédagogique. Donc la collection voyage, impose cette dimension du temps. C'est l'Histoire. Mais il y a également dans la collection la fascination pour l'espace, si l'on peut dissocier les deux choses, pour le lieu. Ce seul regard très orienté procède d'un choix qui implique véritablement une construction. Celle-ci fascine parce qu'elle aboutit à un certain chaos, et l'abandon, ne fait que rendre plus fascinante cette volonté d'ordre, de lucidité et de maîtrise : la pédagogie c'est une maîtrise censée appartenir à l'histoire.

 

Mon intérêt c'était l'accumulation de tous ces corps en un même lieu, avec un côté encyclopédique, un peu comme les collections anatomiques du Muséum d'Histoire Naturelle. D'un seul regard on pouvait embrasser un échantillonnage du vivant ou de ce qui a été esthétiquement mis en valeur.

 

Que collectionnez-vous?

 

Je collectionne des bocaux en verre, stériles, qui contiennent des saucisses, des tripoux, des légumes, toutes sortes de choses, le choix est complètement subjectif, j'achète soit ce qui me plaît, soit ce qui soit me dégoûte, m'inquiète ou me fascine. L'achat d'un bocal fonctionne un peu sur le principe de l'attraction-répulsion... Et des flacons de liquide vaisselle etc... je les collectionne parce qu'ils sont beaux. J'enlève l'étiquette commerciale... les formes et les couleurs sont très pures, je les installe devant une fenêtre, comme un vitrail chimique.

 

Oui, mais ça ce n'est pas une collection. Ça c'est le goût pour des objets standardisés ou qui sont des marchandises... et qui pourraient devenir une collection, mais il y a de vrais collectionneurs. Vous vous n'êtes pas un vrai collectionneur... vous utilisez le terme de collection...

 

Pourquoi dites-vous que ce n'est pas une collection ?

 

Parce qu'une collection ça implique je ne sais pas moi, de passer vingt ans, trente ans de sa vie, et éventuellement de se ruiner… mais effectivement il y a des collectionneurs de boîtes de camembert, d'étiquettes de Champagne, il y a des collectionneurs…

 

...De timbres

 

De timbres... d'insectes, etc.. Alors la vraie collection, enfin si j'ose dire, elle est autonome, elle vit dans son monde. Vous, vous faîtes autre chose, vous entrez dans le monde d'une virtuelle collection, avec l'esprit qu'il peut s'agir effectivement d'une collection...


Disons que j'en fais autre chose après.

 

Elle pourrait avoir le statut d'une collection, mais si elle avait le statut d'une collection, ce serait triste pour elle.

 

Pourquoi ce serait triste ?

 

Parce qu'à ce moment-là on passe du statut d'œuvre spéculative au statut de chose, de marchandise. Damien Hirst a joué avec ça, vous aussi vous jouez avec l'idée de ce formol qui guette toutes les œuvres et toutes les choses et qu'effectivement on peut concevoir.

 

Je rêve de posséder mon sujet d'une façon maniaque. Parce que les bocaux alimentaires sont montrés, peuvent être montrés en exposition, je m'en sers comme support de peinture, j'en fais des tableaux, ça devient une matière première…

 

Pour moi, vous constituez votre motif, avec cette ambiguïté qu'il y a également un rapport avec la collection, bien évidemment, qui est assez dérangeant. C'est-à-dire que la collection devient support pour une pensée plastique.

 

Un support, un outil ?

 

Un outil, oui, exactement. Les deux, je pense. Un support et un outil. J'aime avoir un contact direct et visuel avec mon sujet. Comme au Muséum d'Histoire Naturelle, où dans les salles de la collection, j'avais besoin de ce contact tactile.

 

Posséder n'est pas un acte seulement matériel, c'est aussi un acte de vision. C'est la grande ambition de certains artistes et des savants. Un tel thème qui apparaît avec l'Humanisme, avec les Wunderkämmern, ces chambres avec des animaux, des pièces d'orfèvrerie, etc. Une sorte de miroir du monde, puisque c'est organisé à la fois par le système cosmogonique et par les merveilles de la nature.

 

Dans ce cas-là, la collection vise à englober, non pas un même type d'objet mais à constituer la totalité d'un savoir. Veut-on dire qu'il y a quelque chose qui serait l'équivalent d'une totalité ? Est-ce une totalité ou une accumulation qui est visée ?

 

Ce qui me préoccupe serait plutôt de l'ordre de l'accumulation de fragments de même nature. Au Muséum National d'Histoire Naturelle c'est une collection de pièces molles, cela veut dire que tout ce qui est dur (osseux) en est exclu. On a donc une collection de tissus qui constitue un monde de textures, de formes et de couleurs. Pour les bocaux alimentaires c'est un peu pareil, je m'intéresse à la texture, la forme, la couleur, plus qu'à un dépôt légal de la saucisse ou de la conserve alimentaire en tant que reflet du monde. D'une certaine façon je collectionne mes
pulsions de répulsion et de fascination face à l'alimentaire et l'organique et cela débouche sur un travail de transformation par la peinture.

 

Il y a quand même à la Renaissance, l'illusion qu'on peut croire tout savoir,… Aujourd'hui j'ai l'impression que le regard va plutôt en profondeur, et que sans arrêt il loupe la totalité ou le point du départ… 

 

Donc on a une autre idée de la totalité, on a complètement changé de moyens. Mais l'illusion était d'abord le plaisir, très intégré à tout cela. La jouissance du pouvoir mental, tourné vers l'inconnu, la foi, le mystère. C'est très lié à des considérations magiques. Aujourd'hui, qu'est-ce qu'il reste de la magie, de l'attirance vers ce qu'on ne sait pas ? C'est justement cet état, peut-être, d'abandon...

 

... Aussi d'arrêt dans le temps. C'est ce qui fait un peu le pont avec les collections de peintures. Ce qui est pour moi assez touchant quand on va dans un musée, même quand les oeuvres sont de second ou troisième plan, c'est la sensation d'être transporté dans le temps.

 

C'est quoi cet arrêt dans le temps, je ne comprends pas.

 

Un fragment organique fixé dans le formol ne bouge plus.

 

C'est une illusion, il n'arrête pas de se dégrader...

 

Non, non.

 

C'est figé dans le temps à cause de l'état du savoir. Les boîtes de conserve, c'est même une manière de regarder les cultures, si vous allez au Portugal ou en Allemagne, les magasins ne sont pas les mêmes.

 

Oui. c'est assez étonnant, le choix de ce qui est conservé et mis en visibilité, varie d'un pays à l'autre. J'aimerais bien faire un voyage européen de la conserve alimentaire. C'était un projet, pour collectionner à une échelle un peu plus large. Je l'ai fait en Allemagne, en France, en Suisse…

 

Ça veut dire que vos boîtes de conserve, vous les ressortez régulièrement, allez-vous en repeindre ?

 

Oui, en ce moment je n'en peins pas mais j'en achète régulièrement, dès que j'ai une occasion. Alors il y a un moment où la collection croît moins vite parce qu'il n'y a pas dix mille sortes de tripoux, saucisses, cornichons, etc.

 

La saucisse ça ne peut pas bouger !

 

C'est un produit assez constant, mais étonnamment on trouve quand même toujours des trucs nouveaux ...

 

Mais ça c'est un motif qui au fond vous rassure. Vous n'avez pas besoin de chercher des motifs ou bien d'en inventer. C'est une espèce d'histoire lente, mais une histoire quand même, une histoire un peu enfouie dans les tréfonds, et effectivement je ne sais pas si le goût de la saucisse a beaucoup changé entre le XVIème siècle pour Dürer et pour un artiste d'aujourd'hui. Je ne sais pas s'il retrouverait les saveurs, probablement oui. Mais d'autres pas. Mais quand même il y a cet aspect d'une durée, plus étale, ce n'est pas la mode, c'est l'inverse.

 

Pourquoi dites-vous que ça le rassure ?

 

Ça peut être rassurant de se dire qu'on n'a pas besoin d'inventer. Il y a un aspect presque naïf et maladif à constamment se creuser la tête pour trouver du nouveau, d'être constamment dans le franchissement d'un échelon : "lui il l'a fait, moi je ne l'ai pas fait, donc je le fais.... Ou il l'a fait comme ça, moi j'ai compris, et puis j'avance."

 

Oui, mais je pense que notre époque montre bien qu'on arrive au bout, justement, et que la position des artistes d'aujourd'hui est différente, et peut-être par certains côtés plus spécialisée, et par d'autres côtés plus universelle. Ceci dit, en ce moment, la collection, je l'ai mise un peu de côté, tout simplement à cause du travail qui m'occupe, une commande publique, des vitraux pour la cathédrale de Rodez, là on est dans un autre domaine.

 

N'est-ce pas encore du bocal… ?

 

D'une certaine façon, ce sont des baies très allongées, qui ont le format d'une sorte de grand bocal et j'ai mis des choses en suspension dedans. Mais on est dans le domaine de l'architecture, du monumental.

 

Combien de vitraux ?

 

Il y en a sept et une baie décorative, donc en tout, huit. C'est un très beau projet.