Diplômé de l'école des Beaux-Arts de Paris à la fin des années 1980 à une époque où, en France, une certaine peinture devient obsolète, c'est avec ce médium que Stéphane Belzère s'intéresse avec humour et maîtrise à un motif : le bocal. Représenté sous différents aspects, le verre filtre la réalité, qu'il s'agisse de sa nudité dans la série des autoportraits nocturnes pris dans le double reflet des fenêtres de sa cuisine berlinoise, les natures mortes de conserves d'aliments agencées en indigestion visuelle, ou bien encore la fluidité heureuse de la lumière dans les vitraux de la cathédrale de Rodez qui reprend subtilement certains éléments de l'iconographie de la série des spécimens dans le formol.
Le musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg a l'important mérite de défendre la peinture d'un artiste français en milieu de carrière peu connu du grand public. La salle consacrée pendant 18 mois à Stéphane Belzère au sein des collections réunit en effet les peintures qu'il développe sur une vingtaine d'années à partir des collections du museum national d'histoire naturelle de Paris. Au début, le peintre a les clés pour se rendre quand il veut dans le petit local conservant les "pièces molles", c'est-à-dire les organes génitaux du monde animal. Il passe ses nuits à peindre les fascinantes étrangetés surréalistes disposées sur les étagères. Quiconque se sentirait oppressé et pris de nausée à partager cette expérience, pas lui. Au contraire, il entre en peinture par le reflet du verre qui filtre la lumière et déforme le sujet. Si le rendu est réaliste, l'atmosphère et la grisaille du liquide qui tamise l'image sous un jus glauque s'ouvrent sur l'imaginaire et le discours latent. Ce qui saisit le regardeur face à ces échantillonnages peints le mène ailleurs que dans le traitement hyperréaliste d'une image froide et fidèle. Car, au fond, Belzère évoque la peinture et sa mort manifeste. Sans jamais représenter la putréfaction, il s'intéresse aux objets d'études scientifiques qui reflètent les mystères de la vie et de l'évolution. De ce point de vue, il utilise le bocal comme contenant propice à l'observation intempestive de l'histoire de l'art.
Observer les bocaux comme on regarde la peinture
Cette série, comme la plupart des autres, se présente frontalement, à la manière d'une accumulation ou d'une nomenclature. Deux alignements de quinze toiles choisies parmi les variations des "Bocaux anatomiques" filent sur le mur du musée, sorte de déroulé linéaire des réserves fermées au public. D'ailleurs, il souligne au sens propre la rigueur du procédé quand il barre ses châssis d'un trait épais de peinture grise, qui, bien qu'évoquant la tranche des étagères supportant les bocaux, n'est ni plus ni moins qu'une bande de peinture sans affect. Cette ligne qui se voit pour ce qu'elle est, le minimaliste Frank Stella ne la renierait pas. Certes moins radicale, l'idée sérielle du bocal que Belzère étudie sous la même lumière dans une palette restreinte à quelques nuances de vert-gris-bleu se rapproche de celle des dates peintes par On Kawara dans des boîtes afin de figer lui aussi le temps qui passe. Sauf que rapidement, aidé par la nuit et les effluves du formol, l'esprit de Belzère s'évade malgré sa technique perfectionniste. Il se contorsionne jusqu'à représenter la salle du point de vue du spécimen, déformant avec amusement la réalité et lui offrant l'occasion de tremper matériellement sa toile dans un bain outremer à la façon de Simon Hantaï, histoire de s'immerger dans le bocal. Aussi, il représente certains organes mous agrandis sur des châssis plus grands que lui. Le changement d'échelle les projette de manière plus abstraite que difforme, plus évocateur d'une piéta classique que de tissu anatomique, plus matiériste que le traitement clinique du glacis. L'étrangeté se glisse dans les plis et l'aspect désossé se transforme en matière solide, voire sculpturale : l'informe revêt l'apparence de drapés taillés dans le marbre ou de modelés en porcelaine. Belzère dit peindre ce qu'il voit, et on le croit. Simplement, il porte sur ses épaules une culture artistique transfrontalière entre la France, l'Allemagne et la Suisse par son père, lui-même peintre, Jürg Kreienbühl. Alors forcément, il choisit dans la réserve les bocaux qui lui parlent.
Parmi les peintures réunies à Strasbourg, dominent celles dont la palette et la touche sont proches de la matité d'un Holbein. On retrouve facilement les teintes sourdes et feutrées qui enveloppent Les Ambassadeurs du peintre de la Renaissance allemande. Au point de penser que Belzère peut comparer les dignitaires, posant pour Holbein devant la tenture vert-bouteille (ça ne s'invente pas), à deux spécimens enveloppés de liquide; l'anamorphose rappelant la déformation de l'image vue à travers le verre. Bref, Belzère observe les bocaux comme il regarde la peinture. Il peint le couvercle vu de dessus sur des plaques de verre ovoïde dont les circonvolutions évoquent l'image d'un médaillon floral et symboliste. Le liquide nous amène habilement ailleurs, sans référence appuyée. Le phénomène se renouvelle devant les représentations de dépôts au fond des verres développées sur trois polyptyques panoramiques. Les impressions s'étirent sur les toiles en paysage coulant. La géographie abstraite générée par l'effet de loupe dévoile un certain ravissement à l'égard des nuages et des montagnes se reflétant dans les lacs suisses peints par Ferdinand Hodler et des Nymphéas de Claude Monet.
La transparence transforme la peinture en lumière
Né en 1963, Stéphane Belzère aborde comme certains artistes de sa génération la peinture à travers un effet visuel. Quel que soit le phénomène - la détrempe pour Marc Desgrandchamps, la vitesse chez Carole Benzaken, la mise au point avec David Wolle -, la réalité du monde s'appréhende par le flou et le mou. Les corps s'évanouissent, les paysages s'effacent et les objets fondent et s'affaissent. Les genres de la peinture se dérobent au regard, à deux doigts de disparaître. Pourtant, "la contemporanéité n'est jamais là où on l'attend, s'avise le peintre, il faut savoir reprendre et continuer sans être systématiquement dans la rupture". En réponse aux académismes passés et présents, Belzère s'appuie sur un travail bien fait pour se libérer du poids de l'héritage, paternel notamment, et de l'air du temps. Ça débute par son installation à Berlin, où il peint la nuit sur le motif des arrière-cours et des tunnels. La sensation d'intensité de ce temps décalé entre Berlin Est et Ouest imprègne la série des Paysages urbains (1992-1993). L'enfermement se retrouve dans les Reflets nocturnes (1995-2013) de son corps nu représenté sans complaisance dans la durée jusqu'à son départ définitif de Berlin. Ce qui l'intéresse relève de la mémoire, celle de retrouver la sensation - encore elle - qu'il eut devant les bocaux de la salle des pièces molles du muséum quand, tout jeune étudiant aux Beaux-Arts, il y aida son père à y installer son atelier. Il se rappelle y avoir apprécié ce à quoi Jürg Kreienbühl prêta peu d'intérêt : la belle lumière des bocaux, leur coloris et leur forme ovoïde. Une matière picturale plus séduisante que le sujet, surtout celle des difformités monstrueuses qui fascinaient à l'excès son géniteur. En 1995, Belzère reprend ainsi la place du père au muséum d'histoire naturelle pour commencer sa série des Bocaux anatomiques (jusqu'en 2015) qu'il alterne avec celle des Tableaux saucisses. Le pendant relève de ses voyages entre ses deux ateliers; en passant par la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, l'Allemagne, puis ailleurs en Europe, il fait ses courses. Belzère reste fasciné par l'élément liquide et confiant vis-à-vis de la peinture ressentie comme "indigeste". Mais au-delà des jeux de mots et de reflets, le sujet reste le prétexte à traiter l'éclat diaphane, qu'il s'agisse d'organes ou de cornichons. Depuis 2019, il poursuit sa nouvelle série des Diaquarelles sans avoir clôturé les natures mortes alimentaires. Métaphore du bocal au carré, la diapositive enrichit sa recherche de transparence. Issue d'un concours national, la réalisation des vitraux de la cathédrale de Rodez achevée en 2007 représente l'audace suprême quand l'on peint comme lui l'anamorphose du jour. Il s'investit dans le programme iconographique - imposé - et en tire le meilleur parti pour associer la liturgie à son vocabulaire avec les ateliers Duchemin. Coupes IRM de cerveau pour l'esprit saint, globules rouges pour le sang du christ, spécimens du muséum pour la création du monde. Le trait suit la calligraphie et les corps une teinte irradiée.
L'exposition de Strasbourg souligne le temps long de la création qu'accentue l'installation de bocaux conçue par le peintre. Les spécimens d'animaux du musée de zoologie de la ville sont rangés à côté de bocaux colorés qui se remplissent progressivement des moulages des mains des visiteurs. À la fois transgressif et respectueux de la matière picturale, Belzère met en abyme l'histoire de l'art et sa dématérialisation, l'émanation des formes et notre rapport au sacré. La transparence transforme la peinture en lumière
