Alessandro Papetti⎜L'Île Seguin

Musée des années 30⎜Boulogne-Billancourt

Poursuivant sa volonté de mettre à l'honneur le patrimoine architectural et industriel boulonnais, la ville de Boulogne-Billancourt propose l'exposition des œuvres d'Alessandro Papetti, le dernier peintre à avoir visité le site des usines Renault sur l'Île Seguin. Après avoir peint les usines Fiat à Milan ou le chantier naval de Rotterdam, Alessandro Papetti a désiré immortaliser les dernières heures de ce fief industriel à l'abandon.

 

Début 2004, il vient sur le site, prend une multitude de photos et dessine de nombreux croquis. De retour dans son atelier milanais, il restitue à sa manière, d'une peinture fouettée et réaliste, la dramaturgie du lieu.

 

Le peintre italien Alessandro Papetti est né à Milan en 1958. Après des études classiques, il décide d'être peintre et ses premières expositions personnelles le feront connaître dans sa ville natale de 1980 à 1986. Il est assez vite remarqué par la critique qui lui consacre des articles puis des catalogues et des livres. Ses recherches réalistes, outre les portraits dans la veine de Bacon ou de Giacometti dont il se réclame, se concentrent sur les traces laissées par le temps à l'atelier, dans les églises, sur les chantiers maritimes et leurs bassins de carénage, sur les hauts-fourneaux où dans des usines et les fabriques désaffectées (son atelier ou les églises de Milan, l'usine Fiat, le chantier naval de Rotterdam).

 

A partir de 1992, il approfondira ce thème de l'archéologie industrielle devenant en quelque sorte l'un des derniers "Védutistes" italiens (ou premier des védutistes modernes) à la manière des Codazzi, Canaletto, Bellotto ou Guardi. S'intéressant comme ses illustres ancêtres à la représentation de panoramas ou de vues architectoniques captées par une chambre optique, Alessandro Papetti, muni d'un appareil photographique car il vit avec son temps, engrange des impressions qui nourriront sa peinture. Mais l'univers de ses grands tableaux n'est pas celui des promenades en gondole ou des ciels vénitiens. Si l'on revient à l'Histoire de l'Art, c'est plutôt à l'atmosphère plus volontiers dramatique des œuvres de Giambattista Piranesi qu'il faudrait le comparer tant celui-ci sut créer, d'après des idées de scénographie perspective, des effets extraordinaires de fantastique, interprétant les antiquités de Rome, non d'un point de vue classique mais avec un élan créatif annonçant le romantisme.

 

C'est dans cet esprit qu'Alessandro Papetti réalise en 2004/2005, une série de grandes toiles sur l'Ile Seguin, siège mythique des usines Renault à Billancourt : chaînes de montage, verrières endommagées, ateliers désaffectés, turbines à l'arrêt, l'usine vue de la Seine comme un paquebot échoué. Pour ceux qui ont connu l'endroit, l'effet est saisissant. D'un coup de pinceau très libre, en véritable virtuose, le peintre semble avoir brossé ses toiles "tambour battant". Les lieux sont reconnaissables mais l'artiste ne s'est pas arrêté à un constat clinique des choses ou à un hyperréalisme à la mode, toujours spectaculaire mais souvent superficiel. Il a su restituer l'esprit et l'âme de ces lieux de travail et de vie aujourd'hui désertés. Bien sûr, comme l'a dit un critique dans un catalogue qu'il lui a consacré, il existe un "disagio della pittura", c'est-à-dire un mal-être (une désillusion?) de la peinture, le fait d'être contraint seulement de montrer et de ne pas dire. Mais l'on sent bien que rien n'est anodin et que le choix de tels sujets par l'artiste, sa fascination pour eux, parlent d'eux-mêmes et nous disent ses propres angoisses devant le temps qui passe et la folie des hommes.

 

Les usines modèles qui produisaient des automobiles rutilantes à la chaîne sont aujourd'hui des vaisseaux-fantômes dont les ouvriers sont désormais absents. La grande industrie n'a pas toujours été tendre avec eux et les villes repoussent cette dernière toujours plus loin. La manière vive et enlevée d'Alessandro Papetti qui possède sa propre poésie, presque romantique, appuyée par une monochromie bleue, accentue paradoxalement l'effet du silence retombé comme une chape de plomb sur ces grands halls d'usine où vibraient les machines.

 

Qu'il le veuille ou non, l'artiste est toujours un témoin. Nous avions demandé à Pierre-Yves Gervais, il y a quelques années de cela, de nous peindre les turbines électriques des Studios de Cinéma de Billancourt. Ces peintures sont aujourd'hui le seul élément visuel restant de ces lieux mythiques du tournage des plus grands films français. Nous avions appelé "La Peinture" au secours ou plutôt au chevet de "L'Histoire".

 

Un heureux concours de circonstances a permis à Alessandro Papetti d'être le dernier peintre à pouvoir pénétrer sur l'île Seguin, lieu emblématique de l'histoire de la firme Renault. Ce choix relevait d'une initiative personnelle de l'artiste. La renommée du site, le débat autour de sa conservation, avait franchi les Alpes et l'avait alors conduit à s'intéresser à ces éléments d'architectures promis à la disparition.

 

Son travail puissant et évocateur, une trentaine de toiles présentées par le Musée des Années 30, témoignent aujourd'hui, tout à la fois, de sa personnalité d'artiste et de cette mémoire transmise par la force de son art.

 

Emmanuel Bréon

Conservateur en chef du Musée des Années 30, Boulogne-Billancourt

28 mars - 10 juin 2007