Au musée d'art moderne, Stéphane Belzère dans un monde flottant

Serge Hartmann, Dernières Nouvelles d'Alsace, 4 December 2021
Depuis 20 ans, le peintre franco-suisse Stéphane Belzère développe un travail autour des bocaux du Muséum national d'histoire naturelle. Que cet artiste de la réalité explore jusqu'à tendre à l'abstraction. Illustration de ce dialogue du formol et de la peinture au musée d'art moderne de Strasbourg.

 

"Ne me demandez pas pourquoi je peins des bocaux. Je ne sais pas moi-même", dit-il, anticipant l'évidence de la question. Qu'on ne lui posera pas, tant la réponse se devine dans les 75 tableaux aux formats les plus divers qui se déploient dans plusieurs salles du musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg : le jeu de la transparence, de la lumière, du rendu de la matière et de la souplesse des formes, des effets colorés.

 

"Un véritable exercice de peinture", admet Stéphane Belzère. Exercice appliqué cependant dans un registre un rien déroutant, qui fonctionne comme il le reconnait, sur le mode "attraction/répulsion" : les collections en fluide du Museum national d'histoire naturelle.

 

Plus précisément ces fameux bocaux que l'artiste peint directement sur le motif, sans passer comme tant d'autres "figuratifs" par la photographie utilisée en atelier. "J'ai besoin de travailler directement d'après nature", glisse-t-il. Nageant ou compactés dans leurs récipients, toutes sortes de mammifères, serpents, lézards, poissons, tortues, batraciens ou crustacés s'accumulent ainsi sur sa toile. 

 

Le spectacle de l'organique à jamais figé dans le formol dialogue dans le parcours de l'exposition avec de vrais bocaux prêtés par le musée zoologique de Strasbourg pour une confrontation entre le réel et sa représentation.

 

Dans un monde flottant entre gravité et amusement

 

Peintre franco-suisse, issu d'une famille d'artistes -son père Jürg Kreienbühl figure dans les collections du Musée national d'art moderne-, Stéphane Belzère est dans le viseur d'Estelle Pietrzyk depuis près d'une vingtaine d'années.

 

"En 2003, il avait décroché la commande de vitraux de la cathédrale de Rodez au moment où je travaillais sur le projet d'ouverture du futur musée Soulages. J'avais vraiment été frappée par son approche de la couleur et la façon dont il s'intégrait dans l'architecture du monument", explique celle qui depuis est devenue la conservatrice en chef du musée d'art moderne de Strasbourg. Et s'était bien mis quelque part en tête l'idée d'en faire un jour l'hôte de son institution.

 

C'est donc désormais chose faite pour un accrochage dont le titre invoque "les mondes flottants". La référence à l'ukyo-e, cette "image du monde flottant" sensible à l'impermanence des choses dans l'art japonais est manifeste. Et un peu ironique aussi, puisque transposée dans cette obsession qui anime Stéphane Belzère depuis près de deux décennies : peindre des bocaux dont la finalité est de conserver la trace du vivant, lui épargnant la décomposition organique - cette volonté d'arrêter le temps n'est-elle pas aussi l'un des fondements de la peinture?

 

De grands paysages et de petits bocaux

 

Mais s'il se définit comme un peintre de la réalité, attaché au motif, Stéphane Belzère n'en explore pas moins d'autres territoires formels. Toujours liés aux bocaux.

 

Dans Les Immersions, le regard du spectateur se trouve en situation subjective dans le fameux récipient, l'arrondi du verre créant une déformation de l'extérieur. Par ailleurs, Les Tableaux longs offrent au prisme d'un détail agrandi le spectacle de paysages subliminaux en version ultra-panoramique.

 

Plus loin, un gigantesque pharynx flottant sur un fond bleu outre-mer devient une image organique que Max Ernst aurait adoré intégrer dans un de ses collages. 

 

On touche là cette ambiguïté de la représentation dont Stéphane Belzère se saisit dans un mélange de gravité et d'amusement. Au simulacre de la vie donné à ces vertébrés et invertébrés flottant dans leurs bocaux, il oppose le langage de la peinture. Qui ouvre sur d'autres horizons, déclinés ici sur de multiples modes : du plus réaliste au plus abstrait. Ou comment on glisse du formol à l'informel.