Stéphane Belzère

Mondes flottants
Marie Girault, Artension, 1 May 2022
À 20 ans, fasciné, il découvre les collections d'organes au formol du Muséum national d'histoire naturelle de Paris. C'est une révélation. Il a trouvé son motif. Reflets, couleurs, textures. Au XVIIe siècle, il aurait croulé sous les commandes, virtuose en drapés et chairs extatiques. La peinture, toujours ! Le MAMC de Strasbourg lui consacre une exposition qui ressemble à une fête, le public prête la main à une installation multicolore. Exploration. 

 

Le peintre est un vertébré comme un autre, avec un système bilatéral et une colonne vertébrale protégeant le système nerveux dorsal. Ce qui est mieux quand on passe sa vie à peindre sur le motif. C'est ainsi que débute l'histoire de Stéphane Belzère, celle d'un peintre assis à son chevalet qui apprend son métier en peignant des vues puisées dans le réel. À commencer par ce qui est devenu son sujet de prédilection, les organes d'animaux conservés en bocal dans les vitrines du laboratoire d'anatomie comparée, rue Buffon à Paris. Couleurs et matières, textures et reflets. Tout est bon à qui apprend le métier de peintre. A la galerie des monstres - malformations chez les singes, éléphants et autres mammifères - il préfère la salle dite "des pièces molles", à peindre les prélèvements de tissus et d'organes. Le verre des bocaux laisse filtrer une lumière étrange, naturelle ou électrique. Les fluides - formol ou alcool - distillent des teintes jaune et vert, entre attraction et répulsion... La peinture comme expérience immersive.

 

L'exposition du MAMC ouvre sur une œuvre clef, un grand tableau représentant une perspective impressionnante sur les réserves du Muséum de Paris. Celui de Strasbourg a prêté 200 bocaux anatomiques, qui transforment la visite en une gigantesque et fascinante collection croisée art et science. "Mes parents étaient peintres. Mon père m'emmenait avec lui dans ces salles du Muséum. Il disait vouloir documenter le réel." Le fils perçoit vite que son propos est autre. "J'ai une formation classique. Je peins... mais ce sont comme des natures mortes." Ces masses oblongues, irisées, peu identifiables pour le non-spécialiste, le peintre les choisit pour leur caractère quasi abstrait. C'est lui qui le dit. Les hautes peintures rosâtres, de chairs compressées dans leur bocal, ne sont pas travaillées différemment des descentes de croix classiques, avec leur construction verticale rigoureuse, l'imbrication de figures diaphanes et de drapés savants. Les vitraux que le peintre réalise en 2007 pour la cathédrale de Rodez résonnent comme une réponse plastique au mystère de la transsubstantiation. Stéphane Belzère, mystique ?

 

Saucisse et sérialité

 

À la fin des années 1990, en pleine vague conceptuelle et expressionniste, le peintre fait figure d'ovni. Il donne pour titre a ses tableaux le nom latin inscrit sur l'étiquette du bocal, Girafa camelo pardalis, Ursus arctos (organe de girafe femelle ou d'ours). "Je peins réaliste. J'aime faire des expériences, je suis un artiste contemporain avec un background compliqué. J'ai gagné de nombreux prix de l'Institut, mais pas la Casa Velázquez, parce que je peignais des tas d'ordures... Je suis très sachlich", dit-il en référence aux peintres de la Nouvelle Objectivité allemande, qui prônaient dans les années 1930 le retour à une peinture de la "chose concrète". 

 

Pendant vingt ans, il déroule dix fois, cent fois le même sujet. "Mon premier travail de jeune peintre, ce sont les paysages urbains. Je peins les arrière-cours, le sous-sol des Beaux-Arts, les plâtres délaissés, puis je pars à Berlin où je choisis de faire mon service militaire. J'y loue un atelier et y reviens chaque année." Il y commence en 1991 une série d'autoportraits : Reflets nocturnes. Plus de 700 toiles suivront selon le même format (40 x 20 cm). Puis il commence la série des bocaux d'anatomie, puis en achète ou en fabrique, de toutes sortes et de toutes textures, du cornichon à la charcuterie ! Pour avoir toujours de quoi peindre. En 1997, il cède aux sirènes de la performance. La série Ales ist Würst (Tout est saucisse !) lui vaut un passage au 20h de Canal+. Il se filme avec le caméscope de ses beaux-parents, secouant, puis se gavant de ces mêmes saucisses, "avant d'aller... vomir". Une façon de liquider l'héritage suisse allemand paternel ?

 

Pensées colorées

 

La série en cours est une collection de petites mains en plâtre, récupérées auprès d'une manufacture saint-sulpicienne qui fournissait les églises en figurines. Un projet intitulé Les Mains des anges qu'il développe avec le public à Strasbourg. Chaque enfant est invité en atelier à réaliser un moulage de sa main qui est ensuite mis en bocal sur fond de plaques de verre multicolores, empilées et exposées, comme un vitrail.

 

"Je travaille environ cinq ans sur un sujet. Quand on laisse tomber un protocole, il faut en trouver un autre." Le cabinet des dessins du musée de Bâle vient d'acquérir une œuvre sur papier d'une série dont le motif - une vue de cerveau en coupe - sert de prétexte à un travail à la gouache et au pochoir. "Ce sont des pensées colorées. Je ne pense plus à la forme, mais rien qu'à la couleur." Il prépare sa prochaine exposition. Une série à l'aquarelle réalisée à partir de diapositives trouvées. Un travail sur la transparence et la couleur, encore. Et une autre façon d'aborder le réel.