Angélique Lefèvre s'inscrit dans la lignée des créatrices qui, telles Ghada Amer ou Brigitte Nahon, ouvrent le champ de l'art en usant du fil et du tissu comme matériaux.
Dans l'atelier d'Angélique Lefèvre règne la pénombre. Une forêt de stèles hiératiques encapuchonnées de blanc y pousse. Angélique Lefèvre les dévêt une à une de leur voile opaque. Protégés par de grands coffres de méthacrylate limpide, surgissent d'abord des objets quotidiens, dépouillés de leur trivialité : outils, paire de baskets ou frites éparses autour d'un hamburger deviennent évanescence lunaire. Émergent ensuite des bustes grandeur nature, réalistes et énigmatiques : entre deux sexes, entre deux races, parfois noyés dans une bizarre végétation envahissante, fragiles et éternels. Le plus grand choc reste à venir : la découverte d'une Vanité, un crâne diaphane étonnant de présence, anatomie parfaite, avec toutes les sutures qui réunissent les os, les dents bien en place, comme nettoyée par plusieurs millénaires de désert... Voici l'atelier devenu cabinet de curiosités. Tous les objets y sont des sculptures. Des sculptures translucides, quasi transparentes. On regarde à travers elles, à l'intérieur d'elles. Si elles semblent flotter, on ressent néanmoins leur poids d'existence. Angelique Lefèvre résout très curieusement la lancinante question des relations entre le plein et le vide : elle montre les deux à la fois, en usant d'une matière qui relève de la tendresse et du secret chuchoté, la plus légère qu'on puisse imaginer, un organdi immaculé jusqu'au bleuté. Cette mousseline de coton à trame impalpable possède, explique-t-elle, contrairement à l'organza (mousseline de soie), la mémoire des formes. Après l'avoir coupée, cousue et minutieusement brodée à plat sous binoculaire, l'artiste monte son œuvre en volume, la modèle, puis enfin la fixe, comme l'on faisait des momies d'Egypte, dans le natron qui - au contraire de l'amidon - ne jaunit ni ne craquelle. Le résultat inspire une étrange sensation d'immatérialité et d'immanence mêlées. L'idée d'impénétrable s'impose au spectateur avec force: il voit tout, mais ce tout lui résiste ; l'intérieur du monde lui est offert, mais il n'en perçoit que le rien. Sublimer l'ordinaire, arrêter le temps ou interroger la semblance et le destin sont soucis classiques de l'art. Mais ciseler au sens propre l'irréel est une manière plutôt inaccoutumée de pratiquer la métaphysique… Angélique Lefèvre va exposer à Paris. Il serait dommage de ne pas la découvrir.
