Stéphane Belzère. Flash-back à l'aquarelle.

Frédéric Bosser, Les Arts dessinés, 1 July 2025

Il flotte comme un parfum de l'émission Striptease - ce programme culte de la RTBF dans les années 1980 - dans les "diaquarelles" de Stéphane Belzère. Ce mot-valise, fusion de diapositive et aquarelle, dit tout : l'alliance inattendue d'une technique picturale subtile et d'un support photographique en voie de disparition. Ces images ravivent une époque révolue - ses figures anonymes ou célèbres, ses habits, ses paysages non encore mangés par le béton, ses scènes familiales. Présent récemment au salon Drawing Now, Stéphane Belzère expose désormais dans un tout autre cadre : la galerie LÀ, en pleine campagne gersoise, à Simorre.

 

Stéphane, comment vous est venue l'idée de reproduire à l'aquarelle d'anciennes diapositives ?

 

Cela a commencé presque par hasard, pour des raisons familiales. J'ai dû m'occuper de ma vieille tante, la sœur de ma mère, née en 1930. Sa vie a été atypique, avec plusieurs maris, un long séjour en Australie… J'étais son seul lien familial. En vidant son appartement, je suis tombé sur une boîte de diapositives. Comme à ce moment-là, je peignais beaucoup à l'aquarelle, le rapprochement s'est imposé de lui-même. J'y voyais une piste nouvelle, évidente, à explorer.

 

Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce rapprochement entre technique obsolète et art pictural ?

 

Le charme fragile des caches en carton ou en plastique, les logos anciens, la transparence du film, cette bordure blanche qui encadre l'image… Et puis, l'aquarelle est un médium délicat, réputé pour sa capacité à restituer les couleurs avec justesse. Chaque tube précise même le degré de pénétration dans le papier - certaines teintes laissent une trace indélébile, même après rinçage. Cette transparence, cette légèreté… elle fait écho à celle de la diapositive. C'est une correspondance que j'adore.

 

Quand sont nées les premières diaquarelles ?

 

Fin 2019. Depuis, je n'ai pratiquement rien fait d'autre.

 

Comment choisissez-vous les images à transposer ?

 

Au départ, je me suis appuyé sur les diapositives familiales : des mariages, des voyages, des visages oubliés. Puis j'ai élargi à d'autres archives personnelles - notamment celles de mes années à Berlin. La période que je couvre va de 1955 jusqu'aux débuts du numérique, vers 2002-2003.

 

Et très vite, vous sortez du cadre intime ?

 

Oui. J'ai commencé à en collecter ailleurs, chez des amis, dans des brocantes, ou même auprès d'institutions. L'avantage, c'est que la diapositive n'a pas de valeur spéculative : elle est encore accessible.

 

Vos œuvres varient en format. Pourquoi ?

 

La diapositive standard fait 5 x 5 cm, mais l'image à l'intérieur peut être en 24 x 36, 24 x 24, parfois 24 x 18. J'ai commencé en agrandissant certaines images en 40 x 40 cm. Je projetais les clichés pour peindre ce que j'appelle mes "enluminures". Aujourd'hui, je travaille plutôt sur du 50 x 50 cm.

 

Vous retouchez les images ?

 

Non, je ne corrige rien. Les trop sombres, les mal cadrées, je les écarte. Et comme je ne suis pas un virtuose de l'aquarelle, je dois composer avec mes limites. Si l'image est trop complexe, je la laisse de côté.

 

Certaines images deviennent-elles floues en grand format ?

 

Oui, et c'est un défi que j'aime relever. J'ai grandi dans une famille de peintres où l'usage de la photo était presque hérétique. Alors aujourd'hui, transgresser cet interdit me plaît. D'autant que je suis né à Cormeilles-en-Parisis, ville d'origine de Louis Daguerre. J'ai grandi en enfer… mais j'adore ça ! (Rires.)

 

Vous me disiez avoir eu accès aux archives photographiques des Beaux-Arts de Paris.

 

Oui, un fonds immense : près de cent mille clichés ! Des photos de cours, d'expos au Louvre, au Centre Pompidou, à la FIAC… J'ai tout classé par thèmes. Et, en tant qu'ancien étudiant, j'ai même retrouvé des modèles que j'avais dessinés, des professeurs, des amis. Un voyage intérieur fort et puissant pour moi. Chose amusante, j'ai même retrouvé deux diapositives de mes premiers tableaux, dont un qui m'avait valu le prix Princesse Grace de Monaco en 1986 alors que j'étais un militaire stationné à Berlin.

 

Vous établissez une hiérarchie ?

 

Aucune. Je ne suis pas dans une logique de projet conceptuel à la Sophie Calle. Ce qui m'intéresse, c'est la vie des autres. J'ai travaillé à partir d'un fonds issu d'un hôpital psychiatrique de Berne. J'y ai trouvé des portraits de fous. Ça m'a bouleversé. Comme Géricault en son temps.

 

Une série sur la révolution au Nicaragua, c'est aussi dans votre travail ?

 

Oui, des clichés très colorés. C'est un défi. Et qu'on ne me reproche pas de faire une aquarelle trop festive !

 

Comment naît une série ?

 

Il me faut un noyau d'images autour d'un thème. Ensuite, j'essaie de varier les approches graphiques. C'est un voyage immobile dans le temps, l'espace et dans le regard des autres.

 

Et les nus ?

 

Il y en a peu. Mais dans certaines archives, comme celles de l'atelier « Textes et pratiques », se trouvent de jeunes femmes nues entourées d'hommes qui les dessinent. Une tension étrange, presque anachronique aujourd'hui.

 

Les archives vous appartiennent ?

 

Celles trouvées en brocante, oui. Celles des institutions restent leur propriété. Je scanne environ 10 % des images, puis je rends les originaux et leur fournis les versions numériques. Cela leur permet souvent de redécouvrir leurs propres trésors.

 

Et les droits d'auteur ?

 

Ce sont des pièces uniques. J'assume le risque.

 

Vos œuvres documentent aussi l'évolution des logos…

 

Oui. Kodak, Agfa, Fuji… Les typographies, les encadrements changent au fil des décennies. Ce sont aussi des traces, des empreintes d'une époque.

 

Vous parvenez à dater une image à ces détails ?

 

Parfois, oui. La typographie, la forme du cache, la qualité du film… tout cela raconte une époque.

 

Et s'il ne devait en rester qu'une ?

 

Impossible de choisir. Mais peut-être… une image prise dans un bidonville de Nanterre, où l'on voit mon père, photographié par la Suisse Vera Isler (1931-2015). Cette photographe de personnalités a exposé au musée Tinguely à Bâle en février-mai 2012. C'était une des premières chéries de mon père à Bâle, avant qu'il ne rencontre ma mère, mais ils n'étaient plus
ensemble lorsque papa a habité au bidonville de Nanterre. Ils sont toujours restés amis et Vera est venue photographier la maison de mes parents pour un magazine de déco maison suisse. Elle a également fait mon portrait lorsque j'avais une vingtaine d'années. Cette photo me bouleverse encore, à chaque fois que je la regarde.